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Le jour d’après n’est pas celui où l’on cesse. C’est celui où l’on commence. Reste à savoir si nous aurons suffisamment préparé notre civilisation avant que la dégradation de la planète ne nous en retire toute capacité.

Témoignage de Éric Campos, directeur général de la Fondation Armée de Terre et spécialiste des transitions publié dans WE Demain

Entre juillet 2024 et juillet 2025, j’ai visité vingt-huit territoires de France et recueilli cent soixante-dix témoignages d’acteurs économiques qui ont partagé avec moi leur démarche d’adaptation face aux grandes pressions systémiques, à commencer par le dérèglement climatique. Non pas pour dresser un panorama exhaustif, mais pour identifier, dans la diversité des contextes, les dynamiques à l’œuvre. La très grande majorité d’entre eux ne raisonnent plus en espérant éviter le pire. Ils s’y préparent. Ils travaillent à partir de l’hypothèse d’un monde durablement dégradé, plus chaud, aux ressources plus rares, à l’avenir de plus en plus imprévisible.
 
Pour répondre à votre question, je propose donc de partir du même postulat. Celui de l’incapacité de notre civilisation à freiner la dégradation climatique ou la destruction massive de la biodiversité. Je ne dis pas que c’est ce que je crois, car ce que je crois n’a pas d’importance. Je dis que c’est l’hypothèse que je retiens.

Survivre chacun pour soi ?

Les canicules à répétition de cet été ne sont pas des épisodes atypiques. Les grands incendies non plus. 2022 avait déjà battu tous les records de surfaces brûlées ; 2026 s’inscrit dans cette suite, et d’autres années viendront. Le manque d’eau, déjà, pèse sur les rendements agricoles à venir. Ces signaux confirment, dans notre chair, que le scénario d’une France à +4 °C n’a plus rien d’hypothétique. Alors partons de là. Admettons que le monde d’après sera dur, et posons la seule question qui compte vraiment : le jour venu, serons-nous réduits à survivre chacun pour soi ?
Face à un monde qui menace, on se protège. On stocke, on se retranche, on dresse des murs. Le survivalisme est la pente naturelle de la peur, pas la lubie de quelques excentriques. Il a sa logique, et elle se tient. Se préparer chacun pour soi, c’est déjà avoir renoncé à l’idée que nous tiendrons ensemble. C’est faire de l’autre une menace avant qu’il ne soit un recours. Le survivalisme est déjà le premier symptôme d’un monde inhumain.
Les acteurs économiques que j’ai rencontrés ne sont pas tombés dans ce piège de l’individualisme. Pour faire face au dérèglement climatique, ils n’ont pas dressé de murs. Ils se sont ouverts davantage à leur environnement et ont revu leur façon de faire. Les témoignages recueillis sont nombreux à le dire. Par exemple, dans le Finistère, des ostréiculteurs élèvent leurs huîtres sans intrants pendant que d’autres tirent de l’algue une ressource pour l’agriculture et la santé. On relie un savoir-faire, une ressource, un besoin, et une filière naît là où il n’y avait rien. Dans le Nord, des bailleurs sociaux rénovent des logements habités en misant sur le lin et le chanvre cultivés à côté. Ils s’allient à des constructeurs pour former les artisans à l’utilisation des matériaux écologiques, et font d’une contrainte un levier d’emploi.
 
S’adapter, coopérer… créer de la résilience

Ces initiatives existent. Elles fonctionnent mais ce sont des débuts. Elles mettent en place ce qu’il faudra déployer à plus grande échelle, et commencent à réussir là où il faudra tenir dans la durée. Le monde qui vient réclame une adaptation d’une tout autre ampleur, plus profonde dans ce qu’elle transforme, bâtie pour résister aux chocs répétés. Ces expériences ne valent pas comme modèles achevés ; elles valent comme amorces, à poursuivre et à renforcer.
Ce que ces acteurs esquissent va plus loin que la coopération. Coopérer ne suffit pas ; encore faut-il savoir à quelle fin. Eux commencent par identifier ce qui les menace vraiment, ici la ressource en eau, là le vieillissement, ailleurs la dépendance à une énergie qu’ils ne produisent pas. La coopération vient ensuite, comme un moyen au service de ce diagnostic. C’est cela, une stratégie territoriale : non pas s’entendre pour s’entendre, mais adapter un territoire à ce qu’il devra affronter.

“Nous n’avons plus le droit d’attendre”

Mais je me garde de tout angélisme. Cette méthode ne se généralise pas d’elle-même. Elle se heurte à des méfiances anciennes, à des intérêts qui divergent, à des calendriers et des règles qui ne s’accordent pas. Là où elle réussit, ce n’est presque jamais par hasard. Il a fallu quelqu’un pour faire le lien, une collectivité, une chambre consulaire, un dirigeant obstiné. Il a fallu un capital qui accepte d’attendre, car rien de tout cela ne rend en un trimestre. C’est le temps long, la seule infrastructure qui tienne l’effort debout. Une société qui ne se donne que quelques secondes pour décider ne bâtit pas de stratégie ; elle tranche, puis transige, puis se disperse.