Du détroit d’Ormuz aux plaines céréalières de l’Hexagone, les impacts du conflit sur le prix du gaz – et donc des engrais – interrogent sur la dépendance de l’agriculture française aux engrais azotés de synthèse.
Qu’ils soient organiques (issus du fumier ou du lisier des élevages) ou synthétiques, les engrais azotés visent à nourrir notre nourriture. Les plantes cultivées à destination de l’alimentation humaine ou animale en ont toutes besoin pour se développer, fabriquer des protéines, etc.
À l’exception des légumineuses, toutes puisent une partie de l’azote dont elles ont besoin dans les sols.
Le sol ne suffit pas pour obtenir des rendements élevés. C’est pour ça que l’on complète par des apports d’engrais.
Les engrais : du gaz et du pétrole
Pour produire des engrais de synthèse, il faut pouvoir fabriquer de l’ammoniac. Pour pouvoir fabriquer de l’ammoniac, il faut du gaz. Beaucoup de gaz. Il n’existe pas à ce jour de technologie mature pour produire des engrais de manière décarbonée, les pays qui disposent de grande quantité de gaz, comme les pétromonarchies du Golfe, l’Iran ou encore la Russie, dominent le marché des engrais de synthèse
Jusqu’à 30 % des engrais commercialisés transitent habituellement par le détroit d’Ormuz. Depuis la fermeture de ce passage stratégique et les frappes répétées (américaines, israéliennes ou iraniennes) contre les infrastructures pétro-gazières du Moyen-Orient, il devient de plus en plus compliqué de se fournir pour fabriquer des engrais.
Si certains pays sont capables d’assurer une partie de la production sur leur territoire – y compris la France, qui produisait en 2022 environ un tiers de ses besoins – encore faut-il pouvoir importer du gaz pour faire tourner ces usines qui produisent ces engrais. En trois semaines de conflit, le prix du gaz naturel liquéfié a bondi de 35 %.
Les prix mondiaux des engrais pourraient augmenter en moyenne de 15 à 20 % au cours du premier semestre 2026
Les pays qui produisent des engrais à partir de gaz importé du Golfe sont déjà contraints de réduire leur production (Pakistan, Inde, Bangladesh) ou de limiter leurs exportations afin de protéger leur marché intérieur (Chine). Alors que s’ouvre la période des semis de printemps dans tout l’hémisphère nord, le gouvernement américain a pour sa part annoncé qu’il autorisait désormais l’importation d’engrais en provenance du Venezuela.
Tension sur la production, donc augmentation des prix, c’est la loi du marché mondialisé.
Si la crise venait à durer, tous les agriculteurs dont les cultures dépendent de ces intrants seront touchés, y compris ceux qui ne se fournissent pas au Moyen-Orient. Pour un céréalier ou un producteur de pommes de terre ou de betteraves, les engrais représentent 30 % des charges opérationnelles, une multiplication par deux du prix des engrais azotés représenterait une hausse qui peut avoisiner 15 à 20 000 euros de plus par exploitation.
Un agriculteur qui vise un rendement de 9,5 tonnes de blé à l’hectare utilise à peu près 200-230Â kg d’engrais à l’hectare. Si le prix des engrais est trop élevé par rapport à celui auquel il vendra son blé, il préférera viser un rendement à 8,5 tonnes et moins acheter d'engrais.
Mais certains n’ont pas ce problème
De nombreux agriculteurs ne se préoccupe plus du prix des engrais azotés de synthèse. En passant en bio, ils arrivent à faire pousser les céréales sans engrais chimiques. Ca demande aussi un changement de méthode : par exemple placer des légumineuses dans les cultures, comme la féverole, le pois chiche, la lentille et la luzerne. Ces plantes rejettent naturellement de l’azote dans le sol par leurs racines.
Beaucoup d’agriculteurs bio visent des rendements moindres que leurs confrères qui travaillent de manière conventionnelle, mais s’y retrouvent : certes le chiffre d’affaires (CA) de leur exploitation est moins élevé mais les charges aussi. Ce qui compte c’est la différence entre les deux, pas le montant du CA.
La souveraineté alimentaire passe par un autre modèle économique
Réduire sa demande en engrais, c’est assurer l’indépendance, et la souveraineté agricole du pays. Cela passe par développer la production de légumineuses (comme le soja, les lentilles, le pois…) qui ne nécessitent pas d’engrais et contribuent à fixer l’azote dans le sol.
Une autre solution serait d’optimiser l’utilisation des engrais organiques, en rapprochant les animaux des cultures alors que les élevages sont de plus en plus concentrés territorialement : certains parlent de construire des « pipelines à lisiers » pour transporter les engrais organiques entre les territoires ou valoriser l’urine humaine comme fertilisant. Restons simple et favorisons l’agriculture saine de proximité et bio !
L'indépendance passe par la décarbonation
Après l’Ukraine, et l’augmentation du prix du gaz, puis les conflits au Moyen-orient (et malheureusement il y en aura d’autres) il est temps de prendre conscience ne notre dépendance aux produits carbonés.
Les heureux possesseurs d’un véhicule électrique ne font pas la queue aux stations services ni de stock dans des jerrycans.
Les heureux agriculteurs bio ne se font pas de soucis pour amender leurs cultures.
Les deux catégories de la population montrent le chemin, aux pouvoirs publics d’amplifier cette transformation positive qui assurera notre indépendance stratégique.